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Le crousty ou la fausse bonne idée alimentaire

Difficile d’y échapper sur les réseaux sociaux et les plateformes de livraison. Avec ses généreuses barquettes de riz, ses morceaux de poulet frit, ses nappages de sauces fromagères, sucrées ou épicées, le Crousty s’est imposé comme l’un des phénomènes food du moment, sous le nom de Krousty Sabaïdi, Tasty Crousty, Crousty Food, … (le nombre d’établissement servant du Crousty est de plus en plus important). Le concept repose sur une recette simple et très calibrée : du riz blanc, du poulet pané, une ou plusieurs sauces, toujours en portions très volumineuses, avec un positionnement très visible sur les réseaux et en livraison.

Le succès est compréhensible au premier regard. Le plat coche toutes les cases de la restauration virale contemporaine : promesse de gourmandise immédiate, visuel abondant, sensation de “repas complet”, prix perçu comme encore accessible et personnalisation par les sauces. Le problème est que, derrière cette promesse de réconfort, le résultat apparaît surtout comme un concentré d’excès alimentaires.

Car sur le plan nutritionnel, le constat est assez sévère. Le mélange de riz blanc, de poulet frit et de sauces riches aboutit à un repas très dense, souvent trop gras, trop salé et trop riche en calories. Le riz apporte une base de féculents, le poulet pané ajoute les matières grasses de la friture, et les sauces viennent encore alourdir l’ensemble, en particulier lorsqu’elles sont crémeuses ou multipliées. Même sans disposer d’une fiche nutritionnelle exhaustive pour chaque recette, la composition même du produit suffit à montrer qu’on est loin d’un repas équilibré.

L’autre critique tient à la taille des portions. Sur les plateformes de livraison, les formats annoncés peuvent atteindre 750 ml, 1000 ml, voire 1300 ml pour une seule barquette. À ce niveau, il ne s’agit plus d’un simple encas gourmand ni même d’un déjeuner raisonnable, mais d’un repas surdimensionné, pensé pour impressionner autant que pour rassasier. Cette logique du “toujours plus” flatte l’œil, mais elle brouille aussi les repères alimentaires. Manger une telle quantité en une seule prise revient souvent à dépasser largement les besoins d’un repas ordinaire.

Ce type de plat souffre aussi d’un déséquilibre structurel. Il mise presque tout sur trois leviers : le gras, le croustillant et la sauce. En revanche, il laisse peu de place aux légumes, aux fibres, à la variété nutritionnelle ou à une véritable construction du repas. Le plaisir recherché est immédiat, intense, mais peu nuancé. Le Crousty n’est pas conçu pour nourrir intelligemment, il est conçu pour provoquer une envie, satisfaire une pulsion gourmande et générer une forte répétition visuelle sur les réseaux.

C’est d’ailleurs l’un des ressorts majeurs de son ascension. Le produit n’est pas seulement mangé, il est montré. Son identité repose autant sur sa photogénie que sur son goût. L’enseigne a fortement développé sa notoriété via les réseaux sociaux et la livraison, avec un concept présenté comme simple, identifiable et facilement reproductible. Ce mode de diffusion accélère les emballements : un plat devient moins un classique culinaire qu’un marqueur de tendance.

Mais cette popularité fulgurante contient peut-être déjà les raisons de son essoufflement futur. Car une fois passée la curiosité initiale, que reste-t-il ? Au fond, le Crousty assemble des ingrédients déjà connus de tous : du riz, du poulet pané, de la sauce. L’effet de nouveauté repose moins sur une invention gastronomique que sur un habillage marketing et sur une mise en scène virale. Plusieurs recettes “maison” fleurissent déjà sur internet, signe qu’une partie du mystère s’estompe rapidement et que le produit peut être banalisé très vite.

On peut aussi s’interroger sur la durabilité commerciale d’un tel modèle. Les modes alimentaires ultra virales prospèrent souvent sur une mécanique simple : surprise, envie, saturation. Elles séduisent très vite, puis fatiguent tout aussi vite, surtout lorsqu’elles reposent davantage sur l’excès que sur la qualité, davantage sur l’image que sur la finesse gustative. Le consommateur peut se laisser tenter une fois, parfois deux, mais il finit par se demander si un plat aussi lourd mérite vraiment de revenir souvent dans son quotidien.

Le Crousty illustre ainsi une évolution plus large de la restauration rapide : la transformation du repas en objet spectaculaire. Il ne suffit plus qu’un plat soit bon ou pratique, il doit aussi être massif, visuel, commentable, partageable. Dans cette logique, la gourmandise n’est plus seulement culinaire, elle devient performative. On commande aussi pour tester, pour voir, pour pouvoir dire qu’on l’a fait. C’est efficace commercialement, mais cela ne dit rien de la qualité nutritionnelle de l’ensemble.

En réalité, le Crousty ressemble à beaucoup de phénomènes culinaires récents : très séduisant à l’écran, nettement moins convaincant dès qu’on l’examine avec un peu de recul. Trop copieux, peu équilibré, nutritionnellement discutable, il incarne une restauration rapide de l’excès plus qu’une nouvelle façon de bien manger. Son succès dit beaucoup de l’époque, de ses algorithmes, de son goût pour les portions géantes et les sauces omniprésentes. Il dit moins une avancée culinaire qu’un emballement collectif.

Au final, le Crousty a tout du produit de son temps : viral, généreux en apparence, lourd dans l’assiette et assez pauvre sur le plan diététique. Il satisfera sans doute les amateurs de sensations grasses et régressives, mais il est difficile d’y voir autre chose qu’un plat déséquilibré, davantage conçu pour faire parler que pour bien nourrir. Il est donc permis de penser que ce “crousty” relève moins d’une révolution durable que d’un simple effet de mode, appelé à perdre de son éclat une fois la curiosité retombée.

Olivier Kauf

Consultant depuis plus de 30 ans, Je suis depuis une dizaine d'années journaliste, professionnel dans le domaine des risques et des assurances pour le e-mag RiskAssur-hebdo (https://www.riskassur-hebdo.com) et témoin de mon époque pour https://notre-siecle.com et https://perelafouine.com RiskAssur, Notre-Siècle et PèreLaFouine proposent chaque jour de nouveaux articles issus de la rédaction : la vie des sociétés (nominations, acquisitions, accords, …), des tests/présentations de produits, des ouvrages (professionnels, romans, bd, …), … Je peux : - présenter vos produits ou nouveaux ouvrages (il suffit de me les envoyer) - écrire sur des sujets à la demande pour du référencement SEO - publier vos communiqués de presse - Publier vos AAPC - … Une question, une remarque : olivier@franol.fr

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