Accueil / Interviews / Interview exclusive de Béa – Son combat : le cannabis médical

Interview exclusive de Béa – Son combat : le cannabis médical

Je vous avais fait passer la vidéo, de cette grande dame, dénommée Béatrice, réalisée sous forme d’interview par la chaîne Bfm-tv (revoir https://notre-siecle.com/aurait-pu-etre-pire/). Quand le hasard fait bien les chances, il a voulu que j’ai eu l’honneur de rencontrer Béa, c’est ainsi qu’elle est nommée dans le civil, qui m’a été présentée lors du mariage de mon fils Frédéric et son compagnon Oswaldo. Je dis grande dame car elle a, malgré, à cause, grâce à cette saloperie de sida qui la ronge depuis tant d’années, le courage de lutter pour ses semblables afin qu’ils puissent être en capacité de moins souffrir de leur état. Son combat est : le cannabis médical. Mais laissons-lui la parole…

Jean-Claude Barousse

Béa, bonjour. Sans vouloir jouer les voyeurs, depuis quand es-tu atteinte du sida et quelles sont les conséquences dans ton quotidien ?

Béatrice

Bonjour Jean-Claude, j’ai été contaminée probablement en 1988-1989, des années sombres, ça remonte à loin. Diagnostiquée en 90, j’ai fui longtemps, un vrai déni, pendant 5 ans, durant lesquels je fuyais la vie, je ne prenais aucune thérapie (pas d’AZT) jusqu’en 95 où j’ai fait une maladie opportuniste (toxoplasmose cérébrale).

Je suis descendue au plus bas, vraiment au plus mal, grâce à un traitement aux corticoïdes et autres molécules (jusqu’à 25 comprimés par prise et 4 prises par jour). J’ai réussi à m’en sortir. Ce type de maladie chronique laisse des traces visibles et invisibles, le corps garde une mémoire.

Tout a changé dans ma vie, comment arriver à survivre au quotidien quand on sait que demain est loin ?

Il est vrai que la trithérapie a prolongé nettement la vie des malades, mais néanmoins, le sida ne laisse pas que des traces sur le corps, il transforme aussi l’âme des personnes infectées. C’est tout qui se transforme, mon moral, mes capacités physiques.

Les médicaments que je prends sont des molécules puissantes entraînant de lourds effets secondaires. En ce qui me concerne j’ai eu des neuropathies périphériques très invalidantes. J’ai cru me retrouver en chaise roulante, des atrophies musculaires, des fatigues intenses et sans raison apparente, des nausées, des troubles digestifs. Avec autant d’années passées, mes organes vitaux en ont été altérés, je m’essouffle très vite, mes reins sont fragiles, j’ai été transplantée en 2012.

Être un malade chronique, c’est apprendre à vivre avec, à faire les choses différemment.

Jean-Claude Barousse

L’on comprend bien tes souffrances et l’on compatit. Mais pourquoi le cannabis, comment en as-tu eu connaissance en tant que malade ?

Béatrice

J’ai connu jeune le cannabis, j’ai commencé ma consommation suite à une anorexie que j’ai faite très jeune, j’avais 12 ans et quelques mois.

D’ailleurs avec du recul, mon attirance pour le cannabis n’est pas sans lien avec cette maladie que j’ai développée suite au décès de ma mère, j’avais 9 ans.

J’ai mené ma vie d’étudiante, en tombant malade, j’ai eu recours à tout un tas de molécules chimiques, anti-dépresseurs, anti-douleurs à base d’opium qui, certes, me soulageaient, un temps, en augmentant les doses tout en étant moins efficaces et avec des effets secondaires de plus en plus importants.

En 1998, j’ai enfin pu retravailler et je devais assurer. Avec toute cette batterie chimique, j’avais du mal à continuer. Presque par nécessité je me suis remise à fumer de l’herbe, retour à mes premiers amours.

J’ai commencé à m’intéresser au fonctionnement de la plante, j’ai lu des articles et je parlais beaucoup de ma consommation aux médecins qui me suivaient.

En 2011 mon infectiologue m’a proposé une ATU (autorisation temporaire d’utilisation) de Marinol, du THC de synthèse, cela m’a provoqué des brûlures d’estomac, perte de poids très rapide, j’ai dû arrêter le traitement au bout de 3 semaines, ce qui me laisse penser que la plante naturelle, avec tous ces composants est vraiment thérapeutique.

Pour moi, le premier bénéfice que j’ai pu constater, c’est sur mon appétit : ne dit-on pas que le premier médicament est la nourriture ?

C’est au fil du temps et par expériences empiriques, que j’ai compris les bénéfices thérapeutiques du cannabis.

J’ai pu arrêter mes anti-dépresseurs, somnifères, les dérivés d’opium et ou d’antidouleurs à base de morphine que je ne pouvais plus supporter tant les effets secondaires étaient importants. Des expériences empiriques qui se sont révélées justes par des études sur le cannabis qui sont menées ailleurs qu’en France.

Nous sommes dans un déni de la réalité en ce qui concerne le cannabis de façon générale, mais encore plus en ce qui concerne le cannabis thérapeutique qui pourrait être utile dans bon nombre de maladies où les médicaments sont en échec.

Jean-Claude Barousse

Aujourd’hui, l’usage du cannabis est prohibé. Comment fais-tu pour t’en procurer et quel impact sur ton budget ?

Béatrice

Comme beaucoup de personnes, j’ai commencé à me procurer le cannabis sur le marché noir, avec tous ses inconvénients : les mauvais produits, ou tout du moins de façon d’origine inconnue, les prix exorbitants liés à l’interdit et à la prohibition.

Puis m’intéressant à la plante, j’ai rencontré des personnes qui m’ont initié à l’autoproduction, que je pratique désormais. Ainsi, je peux cultiver à moindres frais et surtout choisir les variétés correspondant à mes besoins. À l’heure actuelle mon budget est d’environ 60 euros, parce que je me produis. Au marché noir, ça serait beaucoup plus cher, trois fois plus au minimum.

Je ne parle pas des risques légaux qui eux, sont inestimables.

Jean-Claude Barousse

Si je comprends bien, et pour avoir lu tes différentes interviews et interventions, tu as créé une association. Peux-tu nous en dire plus ?

Béatrice

Je milite depuis longtemps contre la prohibition, il existe déjà des associations travaillant sur le sujet mais je crois qu’effectivement, plus de groupes existent, plus de voix seront entendues, c’est pourquoi un collectif « CULTURES VERTE « est en train de prendre forme :

Plusieurs cultures, une seule couleur.

Un collectif créé par des passionnés pour échanger autour d’une plante aux milles vertus que l’on appelle chanvre.

Divers axes :

  • sur le plan écologique

Faire connaître les capacités du chanvre en ce qui concerne la dépollution des sols. Expliquer toutes les différentes applications que permet le chanvre : construction, carburant, vêtements, nourriture.

  • sur le plan économique et social

Défendre et expliquer les principes d’une culture bio et artisanale du cannabis et donc l’autoproduction.

Expliquer les bénéfices d’un changement de lois afin de pouvoir lutter contre le marché noir en développant de nouveaux systèmes économiques, de nouveaux réseaux de culture et de distribution via des « Cannabis social club », s’appuyant sur les compétences des réseaux existants qui deviendraient des entrepreneurs comme les autres.

  • sur le plan médical

Demander l’application du décret de juin 2015 reconnaissant les vertus thérapeutiques du cannabis en ouvrant des études sur les différentes maladies qui répondent aux effets du cannabis. La déclassification de la plante dite plante vénéneuse.

Défendre le principe du choix de chaque malade à pouvoir obtenir le droit de choisir librement les thérapies au cannabis.

La réforme de la loi 70 régissant la politique des drogues dans son intégralité

Nous souhaitons organiser des débats publics des conférences autour de ces sujets et organiser et participer à des événements militants comme la Marche Mondiale du Cannabis déjà présente dans 80 pays dont certains ont légalisé le cannabis depuis quelques années. À Paris elle se déroule au mois de mai et également, depuis quelques années, en province.

Jean-Claude Barousse

Au-delà de l’association, certaines personnalités se sont engagées dans ce combat. Quelles sont-elles, et quels sont leurs moyens d’action ?

Béatrice

Peu de personnes, en fait, ont pris des positions claires et constantes, les politiques manquent de courage pour faire évoluer la situation ; des médecins ont pris position depuis longtemps sur ce sujet des drogues et particulièrement sur le cannabis, je pense au docteur Bertrand Lebeau (addictologue), très engagé auprès des usagers du cannabis thérapeutique, le docteur Pialou (infectiologue, directeur en chef de la revue Swap avec Mr Didier Jayle), certains médecins acceptent de suivre leurs patients usagers de façon responsable, certains acceptent même de leur faire des certificats médicaux pour essayer de les protéger au mieux vis-à-vis de la loi.

En fait je crois que la peur joue un rôle prépondérant, les patients hésitent à parler de leur consommation à leur praticien, bon nombre de médecins ont peur aussi du conseil de l’ordre, à tort bien sûr mais cette peur est bien réelle.

Mme Anne Coppel (sociologue) qui a beaucoup écrit sur l’élaboration d’une nouvelle politique des drogues, partant du simple constat qu’un monde sans drogue n’existe pas, elle a été à l’origine d’une nouvelle façon d’aborder le problème : la réduction des risques liés à l’usage des drogues (pendant les années sida). Elle écrit très souvent des articles dans la presse au sujet du cannabis.

Des personnalités politiques comme M. Daniel Vaillant, socialiste, M. Yves Copet ancien du parti les verts, récemment Mme Esther Benbassa, sénatrice, a déposé un projet de loi afin d’essayer d’interpeller la classe politique au Sénat auquel j’ai pu être invitée.

Mme Benbassa avait invité toute un panel d’experts français et canadiens, hélas ce fut un demi-échec.

Certes on a essayé d’ouvrir le débat mais cela n’a pas été suivi de faits, une classe politique qui ne s’est pas vraiment mobilisée, sans doute par peur elle aussi, mais c’est pour leur mandat, pour leur carrière.

Des magistrats comme M. Coquillat (procureur du tribunal de Grenoble) et bien d’autres encore sûrement. Mais tous se sont heurtés à des volontés politiques diverses et variées, pour que surtout rien ne change, le sujet dérange une certaine morale.

Nous, les usagers, subissons cette politique de l’autruche depuis cette loi dite 70. Tout nous laisse à penser que nous vivons dans une société conservatrice, voire obscurantiste sur le sujet du cannabis et des drogues de manière générale.

Nous disposons de très peu de moyens, en réalité, aucun moyen financier. Nous faisons avec beaucoup de bonnes volontés et beaucoup de bénévolat. Le sujet est sensible pour tout le monde. Je cite un ami lors d’une conférence à la fédération addiction :

« Il semblerait qu’en France on ait dédiabolisé le FN plus vite qu’une simple plante qu’on appelle, cannabis » : Farid Gheroueche, cannabis sans frontière, c’est assez cru mais cela résume la situation à la perfection.

Jean-Claude Barousse

Il semblerait que le gouvernement tente de faire quelque chose. Qu’en penses-tu ?

Béatrice

Pour l’instant le gouvernement ne fait pas grand-chose de nouveau, il valide ce que son prédécesseur avait mis sur les rails. Je veux parler de M Sarkozy. Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore connaissance de toutes les modalités, ni du comment elles seront mises en œuvre ;

C’est une erreur, c’est un non-sens, pourquoi ?

1 – bon nombre d’usagers ne voudront ou ne pourront pas régler la contravention qui apparemment sera entre 150 et 300 euros et donc les tribunaux seront toujours surchargés

2 – de facto, on coupe la parole à l’usager. Quid des usagers thérapeutiques et du libre choix de se soigner ?

3 – j’ai du mal à imaginer que la sanction financière, applicable qu’une seule fois, soit dissuasive pour les usagers de tous âges. C’est encore un outil répressif de plus, mais ce n’est pas une solution, loin de là.

4 – les mineurs n’étant pas solvables, c’est encore les mettre en danger au lieu de les informer.

Rien n’est prévu pour faire une réelle prévention, ni réduire les risques liés non pas à la plante, mais liés au refus de voir la réalité en face.

C’est la prohibition qui met la jeunesse en danger. C’est la prohibition qui fait passer les usagers pour de dangereux criminels.

Le réel crime n’est pas de dire que le cannabis est bon pour notre société ou de l’utiliser, c’est de ne rien faire pour que les lois et les mentalités changent. Je renvoie clairement à nos dirigeants qui obstinément refusent de faire évoluer une situation qui pourrait être un réel gain pour la collectivité.

Le cannabis devient l’affaire de tous-tes et chacun-e, le cannabis est une plante essentielle pour l’avenir de notre planète et le bien-être de tous les êtres vivants.

En aparté : J’espère que cette interview aura permis au lecteur une réflexion sur le sujet, éloignée de ce que l’on peut entendre par ailleurs. Si les propos recueillis restent sous la responsabilité de l’interviewée, je tiens à confirmer ma solidarité pour que le cannabis médical soit reconnu et que cesse cette économie parallèle mettant en danger une société solidaire et rendant encore plus vulnérable les usagers.

En complément interview exclusive de Frédéric

Merci de partager cet article sur vos réseaux sociaux

À propos Jean-Claude Barousse

Photographe autodidacte, sans renier son passé “argentique” il a immédiatement pris le “virage numérique” et s’exprime principalement au travers ses images de paysages naturels et urbains. Il publie des articles et tutos dans des revues photographiques notamment les éditions Oracom et pour le compte de RiskAssur. Réalise des chroniques dans un site forum “Photophiles.com” et aide les membres de son forum “PhotoClub” à progresser dans leur pratique photographique. A la demande, il expose ses photographies originales individuellement ou lors de manifestations collectives et donne des cours sur les prise de vue et le développement numérique. Est membre de diverses association d’artistes picturaux”

2 plusieurs commentaires

  1. “Je vous avais fait passer, la vidéo, de cette grande dame” : virgules à supprimer.
    Sur le fond : très intéressant témoignage, merci.

Laisser un commentaire

Si vous avez un instant !

L’article que vous venez de lire vous a intéressé,
alors CLIQUER sur une des publicités.
Ça ne vous coûte rien et c’est positif pour Notre-Siècle.