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« On se fait ça vite » ou l’art très français de ne jamais fixer de date

C’est devenu une formule automatique. À la fin d’un dîner, d’une réunion, d’une rencontre dans la rue ou d’un échange de messages, quelqu’un lance avec enthousiasme : « On se fait ça vite ! » Tout le monde approuve, sourit, ajoute parfois un « carrément » ou un « avec plaisir », puis chacun repart de son côté. Aucun jour n’est proposé, aucune heure n’est évoquée et, dans la majorité des cas, rien ne se passe.

Cette phrase semble annoncer un projet imminent. En réalité, elle désigne souvent une intention vague, suspendue quelque part entre la politesse, l’envie sincère et la peur d’ouvrir son agenda.

Une promesse qui n’engage presque à rien

« On se fait ça vite » est une formule parfaite parce qu’elle permet d’exprimer de la chaleur sans prendre immédiatement un engagement. Elle signifie que l’on a passé un bon moment, que l’on souhaite théoriquement recommencer et que personne ne veut terminer la conversation par un froid « au revoir ».

Le problème est contenu dans le mot « vite ». Vite, mais quand ? La semaine prochaine ? Le mois prochain ? Avant Noël ? À la retraite ?

Le terme crée une impression d’urgence tout en évitant soigneusement toute précision. Il donne à la relation une apparence dynamique sans imposer le moindre effort logistique. C’est une promesse suffisamment généreuse pour faire plaisir, mais suffisamment floue pour être oubliée sans provoquer de véritable scandale.

Les agendas ont remplacé les envies

La plupart du temps, l’envie est réelle. On aimerait revoir ces amis, déjeuner avec cet ancien collègue ou organiser enfin ce fameux apéritif. Mais cette envie se heurte rapidement à la vie quotidienne.

Entre les horaires de travail, les enfants, les activités, les obligations familiales, les rendez-vous médicaux, les week-ends déjà remplis et le besoin de ne rien faire, fixer une date devient une opération proche de la négociation internationale.

Avant même d’ouvrir son agenda, chacun imagine déjà la suite :

  • « Pas mardi, j’ai sport. »
  • « Mercredi, j’ai les enfants. »
  • « Jeudi, je termine tard. »
  • « Vendredi, on part en week-end. »
  • « La semaine suivante, c’est compliqué. »

Le rendez-vous annoncé comme rapide commence alors à dériver vers un avenir indéterminé. On cherche une date commune, on constate qu’il n’y en a pas, puis on conclut par un nouveau « on se tient au courant », formule encore plus redoutable car elle ne précise ni qui tient l’autre au courant, ni de quoi, ni à quel moment.

Personne ne veut être celui qui insiste

Fixer une date suppose aussi de prendre un petit risque social. Celui qui propose concrètement peut avoir l’impression de forcer les choses.

Écrire « jeudi prochain à 19 heures ? » est beaucoup plus engageant que dire « il faut vraiment qu’on se voie ». La première phrase peut recevoir un refus. La seconde ne peut recevoir qu’un accord enthousiaste.

Nous préférons souvent rester dans le confort de l’intention partagée plutôt que de vérifier si cette intention résiste à l’épreuve du calendrier. Tant que personne ne propose de date, tout le monde peut croire que la rencontre aura lieu. Dès qu’une date apparaît, les priorités réelles se dévoilent.

On découvre alors que cette personne que l’on voulait absolument revoir n’est disponible qu’un mardi matin dans trois mois, ou qu’elle répond systématiquement « je te redis ». L’amitié rêvée était chaleureuse. L’amitié organisée l’est parfois beaucoup moins.

Une manière élégante de maintenir le lien

Il serait pourtant injuste de considérer toutes ces phrases comme hypocrites. Elles jouent aussi un rôle utile. Elles entretiennent le sentiment d’une continuité.

Dire « on se fait ça vite », c’est affirmer que la relation n’est pas terminée, même si aucun rendez-vous n’est prévu. C’est laisser une porte ouverte. On ne sait pas exactement quand elle sera franchie, mais on préfère qu’elle reste là.

Dans une société où les liens sont nombreux mais les disponibilités limitées, ces petites promesses permettent de conserver une proximité symbolique. Elles rassurent. Elles évitent de reconnaître que certaines relations s’éloignent doucement, faute de temps, d’énergie ou de véritable priorité.

Nous avons parfois moins besoin de voir les gens que de savoir que nous pourrions les voir.

Les groupes de messages, cimetières des rendez-vous

Les conversations de groupe ont largement perfectionné cet art de l’organisation impossible.

Quelqu’un écrit : « On se cale un truc en juillet ? »

Trois personnes répondent avec des pouces levés. Une quatrième envoie un cœur. Une cinquième demande : « Vous êtes dispo quand ? »

Puis le silence s’installe.

Quelques jours plus tard, quelqu’un relance avec un sondage comprenant douze dates. La moitié du groupe ne répond pas. Deux personnes cochent des jours différents. Une autre indique qu’elle ne connaît pas encore son planning. Le projet disparaît alors sous des photos de vacances, des vidéos amusantes et des messages d’anniversaire.

Trois mois plus tard, une nouvelle personne écrit : « Il faut vraiment qu’on arrive à se voir. »

Tout le monde répond : « Oui, grave. »

Le cycle peut recommencer.

Le vrai rendez-vous commence par une proposition

Pour qu’un « on se fait ça vite » devienne une rencontre réelle, il faut généralement qu’une personne accepte de rompre le charme du flou.

Elle doit proposer un jour précis, une heure approximative et un lieu simple. Pas « courant septembre », mais « jeudi 17 à 19 heures ». Pas « on pourrait boire un verre », mais « au café près de la gare ».

Cette précision peut sembler brutale, presque administrative, mais elle transforme une intention en possibilité concrète.

Il faut aussi accepter que tout le monde ne soit pas disponible et qu’un rendez-vous imparfait vaille souvent mieux qu’un projet idéal sans cesse reporté. Attendre que six agendas s’alignent parfaitement est le meilleur moyen de ne jamais voir personne.

Une phrase à prendre au second degré

« On se fait ça vite » ne veut donc pas toujours dire que quelque chose va être organisé rapidement. Elle signifie plutôt : « J’aimerais bien que cette relation continue, mais je ne suis pas encore prêt à consulter mon calendrier. »

C’est une formule affectueuse, pratique et légèrement mensongère. Une sorte de rendez-vous émotionnel sans date de livraison.

Alors, la prochaine fois que quelqu’un vous dira « on se fait ça vite », deux solutions seront possibles.

Vous pourrez sourire, approuver et laisser cette promesse flotter tranquillement dans l’air.

Ou répondre : « Parfait. Mardi ou jeudi ? »

Et soudain, tout le monde se souviendra qu’il a un agenda très compliqué.

Olivier Kauf

Consultant depuis plus de 30 ans, Je suis depuis une dizaine d'années journaliste, professionnel dans le domaine des risques et des assurances pour le e-mag RiskAssur-hebdo (https://www.riskassur-hebdo.com) et témoin de mon époque pour https://notre-siecle.com et https://perelafouine.com RiskAssur, Notre-Siècle et PèreLaFouine proposent chaque jour de nouveaux articles issus de la rédaction : la vie des sociétés (nominations, acquisitions, accords, …), des tests/présentations de produits, des ouvrages (professionnels, romans, bd, …), … Je peux : - présenter vos produits ou nouveaux ouvrages (il suffit de me les envoyer) - écrire sur des sujets à la demande pour du référencement SEO - publier vos communiqués de presse - Publier vos AAPC - … Une question, une remarque : olivier@franol.fr

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