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Plus de 5 milliards d’euros pourraient être réinvestis dans l’éducation d’ici 2035

La baisse démographique qui s’annonce dans les écoles françaises ne constitue pas seulement un défi pour la carte scolaire. Elle pourrait aussi ouvrir une fenêtre budgétaire inédite pour transformer le système éducatif. Dans une étude publiée en septembre 2026, UNICEF France et VersLeHaut estiment que la diminution du nombre d’élèves pourrait dégager progressivement plus de 5 milliards d’euros de marges annuelles à l’horizon 2035. Leur proposition est claire : conserver cette capacité financière dans le système éducatif plutôt que réduire mécaniquement les moyens au rythme des effectifs.

L’ampleur du phénomène est considérable. Selon le scénario intermédiaire de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, repris dans le rapport, les effectifs de l’enseignement public du premier et du second degré diminueraient de 1 399 055 élèves entre 2025 et 2035, soit une baisse de 14,4 %. Le premier degré perdrait 806 755 élèves, contre 592 300 dans le second degré.

Cette évolution pourrait profondément modifier l’organisation scolaire, les besoins en enseignants, le financement de l’éducation et le maillage territorial des établissements. UNICEF France et VersLeHaut considèrent qu’elle doit être traitée comme une occasion de repenser les moyens de l’École plutôt que comme un simple exercice de réduction budgétaire.

Un choc démographique déjà engagé

La baisse du nombre d’élèves découle directement du recul des naissances observé depuis le début des années 2010. En 2024, la France a enregistré 663 000 naissances, soit 21,5 % de moins qu’en 2010, où elles atteignaient environ 800 000. Le rapport souligne que cette diminution touche l’ensemble des catégories sociales et une grande partie du territoire, même si son intensité varie selon les régions.

L’indicateur conjoncturel de fécondité retenu dans l’étude atteint 1,56 enfant par femme, contre 2,02 en 2010. Le scénario démographique intermédiaire utilisé pour les projections suppose une poursuite de la diminution vers 1,5 enfant par femme en 2030.

Les conséquences scolaires se diffusent progressivement. La baisse touche d’abord le préélémentaire, puis l’école élémentaire, le collège et enfin les lycées généraux et technologiques.

Elle ne sera cependant pas uniforme. Le rapport prévoit notamment des évolutions plus marquées à Paris, Lille ou Nancy-Metz qu’à Toulouse ou Créteil. Paris pourrait perdre environ un quart de ses effectifs scolaires publics entre 2025 et 2035, tandis que la baisse serait inférieure à 10 % dans l’académie de Créteil.

Ces différences impliquent une gestion beaucoup plus territorialisée des moyens.

Une marge budgétaire théorique de 5,265 milliards d’euros

L’un des apports majeurs du rapport concerne la traduction financière de cette baisse démographique.

En prenant en compte les ratios actuels entre élèves et enseignants, les auteurs estiment que la diminution des effectifs scolaires correspondrait théoriquement à environ 90 118 postes d’enseignants à l’horizon 2035, dont 43 845 dans le premier degré et 46 273 dans le second degré. Cela représenterait environ 9 000 postes par an.

Cette projection ne signifie pas que ces postes doivent effectivement disparaître. Elle sert à mesurer l’ordre de grandeur de la ressource financière associée à la baisse du nombre d’élèves.

En retenant un coût complet moyen de 65 000 euros par enseignant, le rapport évalue à environ 585 millions d’euros par an la marge supplémentaire susceptible d’être dégagée. Comme cette économie potentielle se cumule au fil des années, elle atteindrait environ 5,265 milliards d’euros en 2035.

Les auteurs précisent qu’il s’agit d’une estimation prudente. Une autre méthode, consistant à appliquer une baisse d’environ 14 % au budget de la mission Enseignement scolaire, conduirait à une marge théorique supérieure à 8 milliards d’euros. Le rapport préfère néanmoins retenir l’hypothèse basse pour construire ses scénarios.

Réduire les dépenses ou conserver les moyens dans l’École

Tout l’enjeu réside dans l’utilisation de cette marge.

Une réponse strictement budgétaire consisterait à adapter proportionnellement les moyens au nombre d’élèves. Moins d’élèves conduiraient alors à moins de postes et à une diminution des dépenses publiques.

UNICEF France et VersLeHaut défendent une autre logique : maintenir dans le système éducatif l’intégralité des économies rendues possibles par la démographie afin d’améliorer la qualité de l’enseignement. Le rapport présente explicitement cette baisse comme une possibilité de constituer un « pacte d’investissement pour l’éducation ».

Le raisonnement repose notamment sur le coût à long terme des difficultés scolaires. Le rapport cite les travaux de l’Institut des politiques publiques selon lesquels chaque euro économisé sur le budget de l’Éducation nationale pourrait entraîner une perte économique neuf fois supérieure. Il reprend également une estimation des Apprentis d’Auteuil évaluant à 340 000 euros le coût collectif d’un décrocheur scolaire sur l’ensemble de sa vie active.

L’investissement éducatif est ainsi présenté non seulement comme une dépense sociale, mais aussi comme une politique susceptible de produire des effets économiques à long terme, notamment par l’élévation des compétences, des revenus futurs et des recettes fiscales.

Cinq stratégies possibles de réinvestissement

Le rapport ne propose pas une solution unique. Il modélise cinq scénarios, qui ne sont ni prescriptifs ni exclusifs les uns des autres. Ils visent à montrer comment une enveloppe allant progressivement jusqu’à 5,265 milliards d’euros pourrait être utilisée.

Le premier scénario concentre les investissements sur l’école primaire et le collège. La France dépense, selon le rapport, 13 % de moins par élève de l’école élémentaire que la moyenne de l’OCDE et 5 % de moins pour les collégiens. L’objectif serait notamment de réduire les effectifs des classes et de renforcer l’accompagnement pédagogique.

Dans cette hypothèse, seule la moitié des 9 000 postes théoriquement libérés chaque année par la démographie serait supprimée. Les 4 500 autres seraient conservés afin de diminuer le nombre d’élèves par classe et de renforcer les moyens du primaire et du collège. À l’horizon 2035, cela représenterait environ 40 500 postes maintenus pour un coût de 2,63 milliards d’euros.

Un deuxième scénario cible davantage la grande difficulté scolaire et l’éducation prioritaire. Il prévoit notamment des moyens supplémentaires pour les personnels intervenant auprès des élèves les plus fragiles, ainsi qu’un développement de l’accompagnement et de la formation.

Le troisième scénario repose sur l’aménagement du territoire. L’idée consiste à répartir les moyens en fonction des situations démographiques locales et à donner davantage de latitude aux académies et aux collectivités pour organiser l’offre scolaire. Cette logique répond au caractère très hétérogène de la déprise démographique.

Le quatrième scénario accorde une priorité beaucoup plus forte à la formation continue des enseignants. Le rapport insiste sur les dispositifs intensifs, ancrés dans les pratiques professionnelles, plutôt que sur des formations ponctuelles. Les travaux mobilisés dans l’étude estiment qu’une formation de ce type pourrait améliorer les apprentissages des élèves d’environ 12 % d’un écart-type.

Enfin, le cinquième scénario envisage le maintien d’une part importante des effectifs enseignants afin de réduire mécaniquement la taille des classes.

Moins d’élèves ne signifie pas automatiquement de meilleures classes

C’est un point essentiel de l’étude.

La baisse démographique pourrait naturellement conduire à des classes moins chargées si le nombre d’enseignants était maintenu. Mais le rapport considère que cette diminution du nombre d’élèves par classe ne suffit pas nécessairement à transformer l’École.

Les auteurs citent notamment l’expérience italienne. L’Italie connaît depuis plusieurs années une diminution importante de sa population scolaire. Pourtant, selon l’analyse présentée, les ajustements ont surtout été organisationnels et administratifs. La baisse des effectifs n’a donc pas automatiquement débouché sur une amélioration généralisée de la qualité de l’enseignement.

Le rapport estime ainsi que l’investissement doit s’accompagner de transformations dans l’organisation du travail, la formation, l’accompagnement des enseignants et l’utilisation des bâtiments scolaires.

Les personnels non enseignants au cœur des besoins

La réflexion dépasse donc largement la seule question du nombre de professeurs.

UNICEF France et VersLeHaut proposent également de renforcer les psychologues de l’Éducation nationale, infirmiers scolaires, médecins, assistants sociaux, conseillers principaux d’éducation et personnels de vie scolaire.

Le rapport considère ces métiers comme particulièrement importants pour le repérage des fragilités, la santé mentale, la prévention du décrochage et l’accompagnement des élèves à besoins éducatifs particuliers.

Cette orientation répond aussi à l’évolution de la population scolaire. Le document indique que les élèves ayant des besoins éducatifs particuliers représentent environ 10 % des effectifs et considère leur accompagnement comme une priorité de l’investissement futur.

Une carte scolaire à repenser

Le choc démographique pose également la question du maillage territorial.

La France comptait en 2024 quelque 42 811 écoles publiques du premier degré, un réseau particulièrement dense à l’échelle européenne. Le rapport souligne que ce maillage est le produit d’une histoire dans laquelle l’école communale devait être accessible à proximité immédiate des familles.

La déprise démographique pourrait accélérer les regroupements, particulièrement dans les zones rurales.

Mais les auteurs souhaitent sortir d’une gestion annuelle reposant principalement sur le nombre d’élèves inscrits. Parmi les orientations finales du rapport figurent une programmation pluriannuelle de la carte scolaire, une coopération renforcée entre rectorats, directions académiques et collectivités, ainsi qu’une meilleure prise en compte du logement, des transports, de la démographie et des projets d’aménagement local.

Les bâtiments libérés pourraient également être transformés plutôt qu’abandonnés. Espaces de travail pour enseignants, associations, services médico-sociaux, activités périscolaires ou pôles éducatifs pourraient trouver place dans des locaux scolaires devenus partiellement disponibles.

Le risque d’une accentuation des écarts entre public et privé

Autre conséquence possible, la baisse démographique pourrait modifier l’équilibre entre enseignement public et privé sous contrat.

Le privé accueille actuellement plus de deux millions d’élèves, représentant 17,6 % des effectifs. Selon le rapport, ses effectifs diminuent moins rapidement que ceux du public dans certains territoires, ce qui pourrait mécaniquement augmenter sa part dans la population scolaire.

Le cas parisien est particulièrement étudié. Depuis 2016, les effectifs de CP auraient diminué de 22 % dans le public, contre 4 % dans le privé sous contrat. Si les tendances retenues par l’étude se poursuivaient, la part du privé pourrait progresser fortement et s’accompagner d’une ségrégation sociale accrue entre établissements.

Les auteurs invitent donc à intégrer la question de la mixité sociale dans la répartition future des moyens publics.

Une transformation qui suppose de mieux rémunérer les enseignants

Le rapport se termine par douze recommandations générales qui dépassent les cinq scénarios.

Parmi elles figurent le réinvestissement de 100 % du « dividende démographique », l’adoption d’une programmation budgétaire pluriannuelle jusqu’en 2035, une meilleure coordination avec les collectivités territoriales, une carte scolaire anticipée sur plusieurs années, une révision régulière de la carte de l’éducation prioritaire et une amélioration des données concernant les effectifs scolaires et les départs en retraite.

Les auteurs souhaitent également favoriser des alliances éducatives dans les territoires ruraux, réutiliser les espaces scolaires libérés, développer les expérimentations locales, préserver les investissements éducatifs des collectivités et renforcer le dialogue avec l’enseignement privé sous contrat.

La dernière recommandation concerne directement l’attractivité du métier enseignant. Le rapport défend une revalorisation salariale progressive sur dix ans, mais insiste sur le fait qu’une hausse des rémunérations ne saurait suffire. Elle devrait être associée à la formation continue, à l’accompagnement professionnel, à une évolution des pratiques et à une meilleure prise en charge des élèves en difficulté.

Une décennie pour transformer le système éducatif

Le rapport d’UNICEF France et de VersLeHaut renverse finalement la manière habituelle d’aborder la baisse de la natalité. Là où la diminution du nombre d’élèves pourrait être considérée comme une source automatique d’économies, les auteurs y voient une ressource disponible pour réformer l’École.

Les ordres de grandeur donnent une idée de l’enjeu : près de 1,4 million d’élèves en moins dans le secteur public d’ici 2035, l’équivalent théorique de quelque 90 000 postes d’enseignants et une marge annuelle potentielle supérieure à 5 milliards d’euros à la fin de la période.

Le débat dépasse donc largement celui des fermetures de classes. Il porte sur l’utilisation de ressources qui pourraient se libérer progressivement pendant une décennie : réduction des effectifs par classe, formation des enseignants, accompagnement des élèves les plus fragiles, santé scolaire, aménagement du territoire, rénovation des établissements ou rémunération des personnels.

La baisse démographique apparaît ainsi comme un risque pour certains territoires et certaines écoles, mais aussi comme une capacité financière rare. Reste à déterminer comment elle sera effectivement utilisée. Pour UNICEF France et VersLeHaut, l’enjeu consiste à éviter qu’une baisse mécanique du nombre d’élèves ne se traduise par une baisse tout aussi mécanique de l’investissement éducatif.

Elliot

Elliot contribue à la rédaction de Notre-Siecle sur des sujets liés à l’actualité, à la société, à la consommation, aux entreprises, aux nouvelles technologies et aux évolutions des modes de vie. Ses articles privilégient une approche claire, factuelle et accessible, avec l’objectif de donner aux lecteurs les éléments utiles pour comprendre les enjeux du quotidien.

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