Intelligence artificielle et littérature, les Français réclament davantage de transparence avant les prix littéraires
À la veille de l’attribution du prix Goncourt, prévue le 3 novembre 2026, l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’écriture des romans suscite une méfiance importante parmi les Français. Selon une enquête réalisée par Ipsos bva et CESI école d’ingénieurs, 69 % des personnes interrogées considèrent qu’un livre rédigé entièrement ou partiellement avec une intelligence artificielle ne relève pas de la véritable littérature. Plus de neuf Français sur dix souhaitent également que l’utilisation de cette technologie soit obligatoirement signalée sur la couverture des ouvrages.
Ces résultats interviennent dans un contexte particulièrement sensible pour le monde de l’édition, marqué par l’affaire Thélyson Orélien et les interrogations qu’elle soulève sur l’authenticité des œuvres, la responsabilité des auteurs et la confiance des lecteurs.
Une polémique qui dépasse le monde littéraire
L’affaire Thélyson Orélien a pris une nouvelle dimension au cours du mois d’octobre. Après la reconnaissance de plagiats le 13 octobre, le roman C’était ça ou mourir, publié chez Grasset, a été retiré des sélections des prix Goncourt et Femina, tandis que le Renaudot a choisi de le maintenir.
Le 21 octobre, les Éditions du Boréal, éditeur canadien de l’auteur, ont annoncé mettre fin à leur collaboration. Cette décision est intervenue après une analyse externe approfondie ayant, selon la maison d’édition, confirmé l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’écriture du premier roman de l’auteur, malgré les dénégations de celui-ci.
Au-delà du cas particulier de cet écrivain, la controverse pose une question plus générale. Jusqu’où un auteur peut-il recourir à des outils d’intelligence artificielle sans remettre en cause la nature de son travail littéraire ? Et surtout, les lecteurs doivent-ils être informés des conditions dans lesquelles un ouvrage a été rédigé ?
L’enquête Ipsos bva et CESI école d’ingénieurs montre que ces interrogations concernent désormais une large partie de la population.
Parmi les Français interrogés, 62 % déclarent avoir entendu parler de l’affaire Thélyson Orélien, dont 44 % affirment savoir précisément de quoi il s’agit. La polémique ne se limite donc plus aux professionnels de l’édition et aux lecteurs les plus attentifs à l’actualité littéraire.
Pour 69 % des Français, un livre écrit avec l’IA n’est pas de la véritable littérature
L’un des principaux enseignements de cette enquête concerne la place accordée à l’intervention humaine dans la création littéraire.
Lorsqu’ils sont interrogés sur un ouvrage rédigé entièrement ou partiellement avec l’intelligence artificielle, 69 % des Français considèrent qu’il ne s’agit pas de véritable littérature. À l’inverse, 22 % expriment leur désaccord avec cette affirmation.
Cette perception se retrouve dans les réponses concernant la valeur littéraire des textes produits avec ces technologies.
Seuls 25 % des répondants estiment qu’un livre écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle peut avoir une valeur équivalente à celle d’un ouvrage rédigé sans cette assistance. Près des deux tiers, soit 64 %, rejettent cette possibilité.
La reconnaissance de l’écriture assistée par intelligence artificielle comme une nouvelle forme de création littéraire reste également minoritaire. Seulement 32 % des personnes interrogées considèrent qu’elle pourrait constituer une forme de littérature à part entière, contre 57 % qui s’opposent à cette idée.
Ces résultats traduisent un attachement important à la dimension humaine de l’écriture. Pour une majorité des répondants, la littérature ne se résume pas à la production d’un texte cohérent ou agréable à lire. Elle suppose également une démarche personnelle, une sensibilité et un travail de création attribuables à un auteur.
Cette conception explique en partie les réserves exprimées à l’égard des œuvres produites avec des outils capables de générer automatiquement des textes.
Une assistance technologique acceptée lorsque l’écrivain conserve le premier rôle
Le rejet de l’intelligence artificielle dans la littérature n’est toutefois pas absolu.
L’enquête révèle une distinction importante entre un ouvrage principalement produit par une machine et un texte dont l’auteur humain conserve la maîtrise.
Ainsi, 55 % des Français considèrent qu’un livre réalisé avec l’intelligence artificielle peut relever de la littérature à condition que l’humain demeure l’auteur principal.
Cette réponse nuance les résultats précédents. Elle suggère que l’utilisation d’outils technologiques n’est pas nécessairement incompatible avec la création littéraire aux yeux d’une partie du public.
La question centrale devient alors celle du degré d’intervention de l’intelligence artificielle.
Un écrivain qui utilise un logiciel pour corriger des fautes, reformuler certaines phrases ou rechercher des informations ne se trouve pas nécessairement dans la même situation qu’un auteur qui confie à une intelligence artificielle la rédaction de chapitres entiers.
L’enquête ne permet pas de déterminer précisément où les lecteurs situent cette frontière. Elle montre néanmoins que la responsabilité créative de l’écrivain demeure un critère essentiel dans leur appréciation.
Pour les maisons d’édition, cette distinction pourrait prendre une importance croissante dans les relations avec les auteurs et dans la présentation des ouvrages au public.
La découverte d’un recours à l’IA pourrait modifier le regard des lecteurs
L’étude s’intéresse également à la réaction des lecteurs lorsqu’ils découvrent qu’un livre qu’ils ont particulièrement apprécié a été entièrement écrit avec une intelligence artificielle.
Dans cette situation, 62 % des Français déclarent qu’ils se sentiraient déçus ou trompés.
À l’inverse, 27 % affirment que cette révélation ne changerait rien à leur appréciation de l’ouvrage.
Ce résultat souligne que le jugement porté sur un livre ne dépend pas uniquement de son contenu. L’identité de son auteur et les conditions de sa création participent également à la relation qui se construit entre une œuvre et son public.
Un lecteur peut apprécier une histoire, son style et ses personnages, tout en accordant une importance particulière au fait que le texte soit le fruit d’une expérience et d’une réflexion humaines.
La découverte d’une rédaction entièrement automatisée pourrait ainsi modifier rétrospectivement son appréciation, même si le contenu du livre demeure inchangé.
Cette dimension affective et culturelle constitue un enjeu pour les éditeurs, qui doivent préserver la confiance des lecteurs tout en accompagnant l’évolution des pratiques d’écriture.
Plus de neuf Français sur dix veulent une mention obligatoire sur les couvertures
La question de la transparence fait apparaître un consensus particulièrement marqué.
Plus de neuf Français sur dix estiment que l’utilisation de l’intelligence artificielle pour rédiger tout ou partie d’un livre devrait obligatoirement être mentionnée sur sa couverture.
Cette exigence dépasse les divergences concernant la valeur littéraire des textes produits avec ces outils.
Même lorsqu’un lecteur accepte le principe d’une écriture assistée par intelligence artificielle, il peut souhaiter connaître les conditions de création de l’ouvrage avant de l’acheter.
La mention sur la couverture apparaît ainsi comme un moyen d’information permettant au public de faire son choix en connaissance de cause.
Interrogés sur les mesures qui seraient les plus utiles pour l’avenir du livre, 66 % des Français privilégient d’ailleurs l’instauration d’une mention obligatoire « écrit avec IA » sur les ouvrages concernés.
Cette solution arrive devant les autres possibilités évoquées, notamment l’adoption d’une charte par les éditeurs ou le recours à des outils de détection indépendants.
La préférence pour une information directement accessible au consommateur traduit une attente de simplicité et de lisibilité.
Elle soulève néanmoins plusieurs questions pratiques. À partir de quel niveau d’utilisation de l’intelligence artificielle une telle mention devrait-elle apparaître ? Comment distinguer une assistance ponctuelle d’une participation importante à la rédaction ? Et qui serait chargé de vérifier les déclarations des auteurs ?
L’enquête ne tranche pas ces interrogations, mais elle met en évidence la demande d’un cadre plus transparent.
La transparence ne suffit pas à convaincre de la valeur littéraire d’un ouvrage
L’une des particularités de cette étude tient à la différence entre l’exigence d’information et la reconnaissance artistique.
Si une très large majorité des Français souhaite être informée de l’utilisation de l’intelligence artificielle, cette transparence ne suffit pas nécessairement à faire reconnaître un ouvrage comme une œuvre littéraire.
Seuls 40 % des répondants considèrent qu’un livre écrit avec l’intelligence artificielle peut être qualifié de littérature dès lors que cet usage est clairement annoncé.
À l’inverse, 49 % rejettent cette affirmation.
Autrement dit, informer le lecteur constitue une condition importante de confiance, mais ne garantit pas l’acceptation de l’œuvre.
Cette distinction pourrait peser sur les stratégies des éditeurs. Une maison d’édition peut choisir d’informer clairement ses lecteurs de l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle, sans pour autant faire disparaître les réticences concernant la valeur du travail proposé.
Le débat dépasse donc la seule question de l’information commerciale. Il touche à la définition même de la création littéraire et à la place que les lecteurs souhaitent réserver aux technologies génératives.
Les prix littéraires confrontés à la question de l’authenticité des œuvres
À quelques heures de l’annonce du prix Goncourt, les résultats de l’enquête prennent une résonance particulière.
Les grands prix littéraires jouent un rôle important dans la reconnaissance des auteurs et la visibilité commerciale des ouvrages. Une sélection ou une récompense peut contribuer à accroître considérablement l’intérêt du public pour un roman.
Dans ce contexte, les soupçons d’utilisation de l’intelligence artificielle soulèvent des interrogations sur les critères de sélection et les responsabilités des jurys.
Selon l’étude, 46 % des Français considèrent qu’un livre soupçonné d’avoir été écrit avec l’intelligence artificielle devrait être retiré de la sélection des prix littéraires.
Les autres solutions proposées, comme laisser le jury apprécier uniquement la qualité du texte, demander des explications publiques à l’auteur ou examiner chaque situation individuellement, recueillent moins d’adhésion.
Cette préférence pour le retrait révèle une attente de prudence à l’égard des institutions littéraires.
Elle pose toutefois une difficulté importante : un soupçon ne constitue pas, à lui seul, une preuve d’utilisation de l’intelligence artificielle.
Les jurys et les maisons d’édition peuvent ainsi être confrontés à deux exigences parfois difficiles à concilier. D’un côté, préserver la crédibilité des distinctions littéraires. De l’autre, éviter de pénaliser un auteur sur la seule base d’accusations qui n’auraient pas été établies.
L’affaire Thélyson Orélien illustre la diversité des réponses possibles, avec des décisions différentes prises par les jurys des grands prix.
Un nouveau défi pour les auteurs et les maisons d’édition
Les résultats de cette enquête interviennent alors que les outils d’intelligence artificielle générative deviennent de plus en plus accessibles.
Leur utilisation dans les activités rédactionnelles peut prendre des formes très diverses, depuis l’assistance à la correction jusqu’à la production de textes complets.
Pour le secteur de l’édition, cette évolution soulève des enjeux qui dépassent la seule qualité littéraire.
La relation contractuelle entre un auteur et son éditeur repose notamment sur la confiance, l’identification des contributions et le respect des droits attachés aux œuvres.
Lorsqu’une intelligence artificielle intervient dans le processus d’écriture, les conditions de cette intervention peuvent devenir un sujet de discussion entre les différentes parties.
La transparence pourrait ainsi prendre une place croissante dans les échanges entre auteurs et maisons d’édition, mais également dans les informations communiquées aux lecteurs.
L’enquête montre cependant que les attentes du public ne se limitent pas à la présence d’une mention sur la couverture. Les Français interrogés accordent une importance particulière à la place conservée par l’écrivain dans le processus créatif.
Les professionnels du livre doivent donc composer avec une double interrogation : comment utiliser les possibilités offertes par les nouvelles technologies sans fragiliser la confiance du public, et comment préserver la reconnaissance du travail humain dans un environnement où la production automatisée de textes devient techniquement possible ?
Une confiance à préserver dans un secteur en pleine évolution
À la veille des principales récompenses littéraires de novembre, l’étude Ipsos bva et CESI école d’ingénieurs fait apparaître une opinion française majoritairement réservée à l’égard de la littérature produite avec l’intelligence artificielle.
Le constat ne traduit pas une opposition systématique à toute utilisation de cette technologie. Une majorité accepte qu’elle puisse intervenir dans la création d’un ouvrage lorsque l’écrivain conserve le rôle principal.
En revanche, la demande de transparence apparaît particulièrement forte, tandis que la reconnaissance littéraire des textes produits avec l’IA demeure largement contestée.
Pour les éditeurs comme pour les auteurs, l’enjeu consiste désormais à définir des pratiques suffisamment claires pour éviter que les interrogations sur les conditions de rédaction ne prennent le pas sur les œuvres elles-mêmes.
L’affaire Thélyson Orélien a montré que ces questions pouvaient avoir des conséquences concrètes sur les relations éditoriales et les sélections des prix littéraires.
Les résultats de l’enquête rappellent surtout qu’aux yeux d’une majorité de Français, la littérature reste étroitement associée à une création humaine identifiable. L’intelligence artificielle peut trouver sa place comme outil d’assistance, mais son utilisation ne dispense pas les auteurs et les éditeurs d’expliquer la manière dont les livres sont conçus.
Méthodologie : Étude Ipsos bva – CESI école d’ingénieurs réalisée via l’omnibus Ipsos.Digital du 9 au 12 octobre 2026 auprès d’un échantillon de 1 000 Français âgés de 18 à 75 ans, représentatif selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle et région). Les résultats mesurent les opinions déclarées des personnes interrogées.



